Faire l’histoire ? Grandeur et décadence de l’aventure humaine

L’étude du panorama historique nous montre l’alternance de périodes montantes et décadentes dans les civilisations. Quelle est la loi des cycles à l’œuvre et quels sont les éléments immuables dans l’évolution humaine ? Essayons de les découvrir pour mieux jouer notre rôle dans l’aventure humaine.

 

Un jour à Grand, dans les Vosges

C’est par une belle journée d’avril que je contemplais à Grand, petit village de mes Vosges natales, les vestiges d’un magnifique amphithéâtre romain du Ier siècle de notre ère. C’était l’un des plus vastes de l’Empire romain qui pouvait accueillir jusqu’à 17 000 personnes. Cette ancienne ville gallo-romaine comptait près de 20 000 habitants, répartis sur une étendue dépassant largement celle du village actuel, qui n’abrite plus aujourd’hui que quatre cents âmes. Je regardais autour de moi, m’imaginant l’arrivée en 310 de l’empereur Constantin à l’origine de l’essor de l’Église chrétienne, parcourant cette ville magnifique avec, entre autres, son temple dédié à Apollon, son forum et ses statues antiques.

 

Empire Chinois contre empire Américain

Si nous avions dit à l’époque à un Romain, qu’un jour ce bel empire ne serait plus, il y a fort à parier qu’il ne nous aurait pas cru, tant il est difficile de sortir de sa propre vision du moment. Si nous faisions une annonce similaire à un Américain aujourd’hui, que pensez-vous qu’il répondrait ? Un Chinois serait peut-être plus nuancé car il garde dans ses gènes la mémoire de l’extraordinaire empire que fut la Chine avant son déclin. Il parierait sans doute sur son retour à la première place des grandes puissances économiques d’aujourd’hui. Nous n’en sommes plus très loin…

 

Aurions-nous pu prédire, la chute de l’U.R.S.S. ?

Comment ne pas s’interroger alors en parcourant les ruelles désertes du village de Grand sur les alternances entre la montée et la chute des civilisations ? Comment ne pas se questionner, au regard du panorama historique, sur la situation du monde actuel et les différentes crises que nous traversons ? Aurions-nous pu prédire, la chute de l’U.R.S.S., le recul de la puissance des États-Unis, le retour des messianismes politiques et religieux, la montée des fondamentalismes… ?

 

Civilisations montantes ou décadentes ?

Dans son étude sur l’Histoire universelle, Jacques Pirenne nous enseigne que «Les périodes montantes de civilisations sont celles qui élargissent les cadres de la communauté humaine, créant entre les peuples de plus en plus nombreux, une solidarité matérielle et morale et brisant les barrières que l’incompréhension, le fanatisme ou simplement l’impossibilité de communiquer entre eux, ont dressé entre les hommes. […] À l’inverse les périodes de décadence sont celles où les grandes communautés se désagrègent, où la société, comme un corps mort, se décompose et se dissout» (1).

 

Quand les civilisations ont des cycles

L’étude de l’histoire universelle démontre sans aucun doute possible, que l’évolution des sociétés, comme celle des individus, obéit à des lois. Toutes les civilisations connaissent un même cycle de vie avec des étapes communes. Seules la longueur et l‘amplitude de la courbe temporelle varient.

 Ainsi «À l'image de l’homme, une civilisation naît dans la joie, mais aussi dans la douleur, connaît ses crises de jeunesse et d’adolescence, culmine avec son stade adulte pour ensuite décliner lentement vers une vieillesse plus ou moins vaillante ou malheureuse et s'éteint enfin dans une mort rarement sereine et acceptée.» (2)

A la recherche du trésor des civilisations passées

Si nous prenons la hauteur nécessaire pour contempler le panorama historique de l’humanité, nous pouvons suivre alors l’éclosion des civilisations, être saisis d’admiration devant l’œuvre créatrice dont elles ont été capables, suivre leurs soubresauts, constater leur réussite ou leur échec à renaître de leurs cendres et assister à leur fin.

Bien que les civilisations soient amenées à périr, les idées, les expériences qu’elles ont générées, les valeurs morales et spirituelles qu’elles ont su actualiser ne sont pas perdues et constituent un immense trésor disponible pour les hommes de bonne volonté, toujours prêts à relever le défi de l’évolution. L’histoire montre comment certains ont su puiser à cette source d’immortalité pour irriguer leur temps et comment d’autres, aveugles à toutes formes de sagesse, ont sombré dans l’obscurantisme et la barbarie.

 

Le mépris des expériences : oppression et souffrance

Quoi de plus beau que de contempler comment des hommes portés par un idéal arrivent à se hisser au-delà de leurs propres intérêts, font reculer l’ignorance et la barbarie, produisent des œuvres artistiques politiques, scientifiques, mystiques qui illuminent l’humanité pour des siècles !

Quoi de plus triste que de constater l’arrogance et la vanité de ceux qui engendrent, par leurs décisions oppression et souffrance, en ignorant l’Histoire et ses expériences !

Il est vain, par exemple, de vouloir introduire de force la démocratie auprès d’un peuple dont les traditions sont à l’opposé. Une même forme sociale peut, en fonction de l’évolution dans laquelle on se situe, constituer un moyen d’épanouissement et de liberté ou un moyen d’asservissement.

 

A l’écoute de la destinée humaine

Beaucoup d’hommes ont souffert, voire péri pour nous transmettre leurs expériences et les erreurs à éviter. Trop souvent, nous restons sourds et aveugles à cette sagesse. Si l’orgueil ne nous gouvernait pas, nous pourrions avoir une vision plus nette de la succession immuable en nous, comme dans l’Histoire, des âges de la vie. Le reconnaître, ce serait donc accepter les limites de nos propres ambitions. Ce serait devenir conscient d’une vision de l’Histoire, et par la-même, concevoir l’idée d’une destinée humaine. Si nous arrivions simplement à envisager l’existence des rythmes historiques et leur régularité, nous aurions une attitude plus responsable et plus sage dans nos décisions.

 

La mémoire du futur ?

C’est à cette source d’enseignements, que nous pouvons puiser pour nous inspirer voire nous ré-enchanter (3). Nous pouvons ainsi tenter de discerner à quel moment de l’évolution nous nous trouvons et, au-delà du simple constat, agir en toute conscience avec, comme guide, la mémoire ancestrale des expériences passées.

 Au début du XXe siècle, nos contemporains avaient la ferme conviction que, portés par le progrès matériel croissant, nous arriverions en moins de cent ans à la prospérité et à l’épanouissement de l’humanité. Cela n’a pas été le cas. Bien au contraire, cette période fut marquée par l’hybris (démesure) et le sang. Le XXIe siècle, depuis le 11 septembre 2001 semble mal engagé…

 

Crises : le pire est-il à venir ?

Comme l’exprime Pierre Servent, «Il n’y a plus d’étoile polaire pour indiquer la bonne direction. […] C’est une nouvelle architecture qu’il va falloir bâtir si on ne veut pas assister à un retour pur et simple à la loi de la jungle» (4).

En effet, si nous cumulons toutes les crises actuelles, écologiques, sociales et économiques combinées au retour des messianismes politiques et religieux, où les croyances supplantent la raison, le risque de nous ramener au pire de l’action humaine est possible. C’est déjà le cas, avec la montée des fondamentalismes et son lot d’horreurs qui ne manquent pas d’alimenter notre quotidien.

 

Nous n’échapperons pas aux désordres du monde

Plus que jamais, nous devons collectivement accepter que nous sommes à la fin d’un monde, à la fin d’un cycle historique. Avec le retour de l’incertitude et de l’insécurité, nous ne pouvons plus penser vivre à l’abri des désordres du monde. À toute époque, chaque génération doit relever des défis. Nous sommes aujourd’hui sept milliards d’êtres humains sur terre et il n’y a rien de comparable dans notre histoire.

Devant cette complexité marquée par une pluralité d’enjeux contradictoires, de parties prenantes opposées à tout point de vue, nous avons besoin d’intégrer l’expérience acquise par l’humanité. Il s’agit de prendre le recul nécessaire, d’éviter les erreurs du passé qui nous ont conduit au pire, de décider en conscience et d’assumer nos responsabilités pour construire un monde meilleur.

 

Infléchir le cours de l’Histoire

Il devient alors possible, et les exemples ne manquent pas, d’infléchir le cours de l’Histoire. L’ont fait ceux qui ont su inspirer dans le cœur des hommes des sentiments élevés, des valeurs morales et spirituelles. Ceux qui ont su s’abreuver à l’expérience de l’humanité, apprenant à lire avec sagesse le message de son histoire.

À toutes époques, des hommes de bonne volonté, porteurs d’un idéal de sagesse, connaissant les lois à l’œuvre dans l’Histoire se lèvent tels des phares dans la nuit. Par leurs actions concrètes, ils aident les multiples embarcations humaines à la dérive, à s’orienter au milieu des récifs de la séparativité et de l’ignorance. Ils apportent alors un souffle renouvelé à la civilisation en faillite, et lui donnent l’opportunité de renaître dans un esprit d’universalité apportant pour un temps paix et stabilité. C’est tout l’enjeu d’aujourd’hui…

 

Léonard BERARDI

Formateur, philosophe et praticien en dialogue socratique

  

(1) Les grands courants de l’Histoire Universelle, Jacques PIRENNE Éditions Albin Michel,1947

(2) Vie et mort des civilisations, Roland GRUNFELDER, article paru dans le journal Dernières Nouvelles d’Alsace, mardi 4 Juin 2002

(3) Lire Réenchanter le monde, devenir soi-même, article de Fernand SCHWARZ, page…

(4) Extension du domaine de la guerre, vers la troisième Guerre mondiale ? Pierre SERVANT, Éditions Robert Laffont, 2016, 306 pages, page 160

 

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