Rien n'est plus propre à la Bretagne que le goût, le culte et la familiarité avec la mort. Comme l'écrit Anatole Le Braz (1) : "toute la conscience de ce peuple est orientée vers les choses de la mort ; il n'y a pas de sujet qui le capture davantage ni qui lui soit plus familier".

Aujourd'hui encore, dans nos campagnes bretonnes, on trouve cette même familiarité avec la mort et souvent le même humour que jadis à l'égard du trépas. De tous temps, il apparaît que la Bretagne a été vouée aux divinités de l'au-delà. Et cette terre du soleil couchant fut sans doute, il y a très, très longtemps, le siège d'une religion du trépas. Tout en Bretagne participe de ce grand mystère : les marais au-dessus desquels s'élèvent un épais brouillard, les gorges où s'encaissent les rivières, les îles près des côtes, considérées depuis l'époque pré-celtique comme le lieu d'où les âmes des disparus prennent leur envol pour le grand départ. A en croire les anciens textes celtiques, l'au-delà serait un monde proche du nôtre et le passage fatal y apparaît plus joyeux et plus merveilleux que nous ne le concevons actuellement.

Souvent, sur cette terre de légendes, perdue dans les brumes et le
crachin, les êtres sont mystérieusement avertis, lorsque la mort va les frapper par l'intermédiaire de signes, faits ou gestes annonciateurs du trépas : un son, une vision étrange, un corbeau sur un toit... Certains intersignes (c'est ainsi qu'on les appelle) ne posent pas de problèmes d'interprétation, mais dans de nombreux cas, seuls ceux qui savent peuvent les percevoir et les interpréter.

De la mort aux funérailles

Dès que la mort commence son œuvre sur une personne et que celle-ci entre en agonie, les proches et les voisins se rassemblent autour de son lit. Ils portent une bougie bénie à la Chandeleur et récitent, en commun et à haute voix, la prière des agonisants. Les parents se retirent lorsque la mort a frappé et laissent les voisins procéder à la toilette du défunt et préparer la chapelle ardente faite avec quatre draps blancs fixés aux poutres ; l'un forme le plafond, les trois autres le fond et les deux côtés. Cette coutume disparut à la suite de la guerre de 14-18, les hommes n'étant plus là pour les monter.

Dans certaines régions, on ensevelit le mort dans un drap cousu jusque sous les aisselles, les bras laissés dehors pour permetttre de poser le chapelet entre les doigts des mains jointes sur la poitrine. Mais plus souvent, le défunt est enseveli dans ses habits du dimanche. Tout ce qui brille, miroirs, cadres, pendules etc., est dissimulé sous des parures blanches. Un voisin se rend alors au bourg pour faire la déclaration de décès à la mairie. Le permis d'inhumer lui est délivré de suite et jamais un médecin n'est appelé pour constater le décès. Parfois, un envoyé spécial, muni d'une canne qu'il doit tenir de la main gauche, parcourt les villages et le bourg pour annoncer le décès et l'heure à laquelle le défunt quittera sa maison.

On dépose une assiette dans laquelle on verse de l'eau bénite et, juste à côté, une branche de laurier bénie le dimanche des Rameaux. Le soir même, les parents, les amis, les voisins se réunissent autour du mort pour le veiller. Dans chaque village, une femme, toujours disponible pour cet office, avait la vocation de "diseuse de chapelets". Tous répètent après elle les Pater et les Ave. Une fois le chapelet égrené, elle part. Les parents et voisins veillent le mort toute la nuit en priant par intermittence. Avant la mise en bière, la chapelle ardente est défaite et, aussitôt le corps sorti, portes et fenêtres sont grandes ouvertes. Le cercueil est placé dans un char à bancs recouvert préalablement d'un drap blanc. Un voisin prend le devant et fait tinter, en cadence, pour marcher au pas, les clochettes qu'il tient dans chaque main. La croix suit, portée par un ami, puis vient le char, les amis et, en dernier, les parents en deuil. Les femmes sont revêtues d'un manteau noir à capuche, rabattue sur la tête pour les proches parentes et rejetée sur le dos pour les autres. Elles portent aussi une coiffe de deuil pliée d'une manière particulière. Les hommes portent également l'habit noir. Il est d'usage de payer des pleureuse professionnelles, qui, en grand deuil, suivent le cortège funèbre. Les vêtements du mort ou de la défunte leur sont donnés. Ils s'en revêtent et pleurent en se lamentant à voix haute.

Le cortège, lentement, se dirige alors vers l'église où une messe est célébrée en l'honneur du défunt. Les plus beaux chants bretons sont chantés afin d'aider, par un dernier élan collectif, l'âme du mort à passer dans l'au-delà. Ensuite, sa dépouille mortelle est conduite au cimetière pour être mise en terre.

Après la guerre de 14-18, les veillées devinrent plus courtes et moins recueillies. Dans la cuisine, on prenait le café tout en racontant des histoires à faire rougir le mort. Déjà, à cette époque, on ne trouvait plus de pleureuses pour l'enterrement ; aussi ce rite très archaïque a-t-il progressivement disparu. Petit à petit, les veillées furent supprimées ; le défunt restait alors seul dans sa chambre verrouillée. Et à la fin du XXe siècle, l'hôpital est là pour accueillir le mourant qui agonise loin de sa famille, de ses amis ; bien souvent sans une prière, sans une caresse, sans un mot de réconfort qui l'aiderait à franchir le grand tunnel, ce trou noir au delà duquel, une fois traversé, on découvre l'au-delà.

Le monde de l'au-delà

Les contes et légendes bretonnes décrivent abondamment un monde intermédiaire dans lequel attendent les âmes des trépassés qui sont encore liées à notre monde. L'attachement qu'ils ne peuvent rompre tout de suite amène souvent le maintien dans cet état transitoire de ces défunts qu'on appelle anaons. Ce sont les âmes errantes, dans les sentiers des monts d'Arrée, dans les landes et tourbières du Youn Ellez, qui se manifestent aux hommes pour leur demander leur aide ou pour accomplir une vengeance. Les vivants peuvent leur porter secours à condition de connaître le mot à dire ou le geste à faire.

Il existe aussi des lieux où les anaons attendent avant le grand départ vers l'au-delà. Ainsi les marins de Douarnenez, transportés dans la grotte de l'Autel près de Morgat, y séjournent huit jours avant d'embarquer pour l'autre monde. Cependant, la croyance la plus courante était que les âmes des morts sont transportées de nuit à l'îlot de Tevennec, au-dessus de la ville d'Ys, au large de la baie des Trépassés, "Bwe an anaon". De là partaient jadis les barques chargées de défunts. De nombreux pêcheurs attestent avoir vu passer au crépuscule, le vaisseau des âmes, "lesir an anaon". Il se dirige droit vers l'île druidique de Sein où on les voit, paraît-il, disparaître sous forme de feux follets dans les entrailles de la Terre. On raconte aussi que la lugubre embarcation continue sa route encore plus loin, vers les îles mythiques de l'Occident, îles auxquelles on accède par la mort ou, dans certains cas, avec le concours des fées, dès cette vie.

Les fêtes consacrées aux défunts

Après leur passage dans l'au-delà, on se garde d'oublier les morts. La fête de la Toussaint qui se déroule la nuit du 1er novembre est réservée aux âmes des trépassés. Les anciens disent que c'est la nuit où la frontière s'efface entre le monde des vivants et le monde surnaturel. Les esprits errent alors sur la terre et les hommes peuvent pénétrer dans le royaume des ombres. Ce jour-là, après la messe,chacun s'en va fleurir les tombes de ceux de sa famille et l'asperger d'eau bénite. Tout le monde assiste aux vêpres, "Gousperou an Anaon", les vêpres des morts.

Après cette cérémonie, chacun rentre chez soi pour parler de ceux qui ne sont plus. La mémoire des ancêtres est ainsi sans cesse ravivée, telle une flamme qui jamais ne s'éteint. Avant de se coucher, on recouvre d'une nappe blanche la table de ferme et l'on y dépose des crêpes, du cidre et du lait caillé à l'intention des trépassés qui, cette nuit-là, ont le privilège de pouvoir revenir dans leur ancienne demeure. Le feu doit rester allumé dans chaque foyer pour que les âmes puissent s'y réchauffer, car elles ont, paraît-il, toujours froid. Aussi, avant de se coucher, une grosse bûche, "Kef an Anaon", est-elle déposée dans l'âtre.

Deux autres fêtes célèbrent cette possibilité de rencontre entre les vivants et les morts. Lors de la fête de Noël et celle de la St Jean, au solstice d'été, vivants et trépassés se côtoient aussi. Lors de la St Jean, une procession appelée "la procession des âmes" est faite en leur honneur. L'assistance, en file indienne, fait trois fois le tour du brasier et, à chaque tour, s'arrête. Alors, la fillette de queue dit : "Doué da barolano an anaon", Dieu aie pitié de l'âme des trépassés. Au troisième tour, chacun jette dans le feu un caillou sur lequel il a tracé un signe de croix. Ces cailloux symbolisent les anaons que la flamme va pacifier. Autour du feu sont disposées des pierres plates pour que les âmes puissent venir s'y réchauffer et participer à la fête jusqu'au chant du coq.

Lors des mariages, à la fin du repas, un "de profundis" est récité pour les défunts des deux familles qui ne sont jamais oubliés en cette circonstance. Après quoi, on se remet à danser et à boire jusqu'à la nuit.

Enfin, on ne peut passer sous silence la grande et mystérieuse cérémonie qui consiste à vider l'ossuaire. En effet, les tombes des défunts sont vidées tous les vingt-cinq ans. Leur contenu est alors déposé dans l'ossuaire du cimetière, lui-même vidé tous les trois ans. Ainsi, tous les trois ans, se déroule une cérémonie conduite par un prêtre. Des enfants, un par un, prennent un os dans l'ossuaire et font le tour du cimetière en longeant l'enceinte intérieure pour le déposer dans la fosse commune creusée à cet effet. Très tôt, comme on peut le voir, le jeune Breton apprend à cotoyer la mort et ainsi à connaître sa fin et à s'y résigner tout en acquérant un sens profond du devoir.

Eric le Rouzic

(1) auteur du livre connu, Les légendes de la mort, qu'il recueillit à travers la Bretagne au siècle dernier

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